Vendredi 4 juillet 2008
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11:04
Elle dévale la route comme une folle.
Elle se déleste de sa souffrance avec délice et grimace de plaisir en fournissant cet effort désespéré. Ses longs cheveux noirs qui longeaient son visage et cachaient ses émois tourbillonnent
désormais autour d'elle, entièrement libres. Sa vareuse voltige gracieusement à chacun de ses sautillements. Son cœur bat la chamade, prêt à exploser, mais ses jambes refusent de ralentir. Depuis
qu'elle s'est lancée dans cette course effrénée, chacune de ses foulées claque sur le sol et résonne dans son esprit avec une telle violence qu'elle en est étourdie. Mais elle jette des petits
morceaux d'elle sur son passage et, comme si elle se décomposait, cela lui fait un bien fou de se sentir légère. L'envie de vivre la prend si fort à cet instant qu'une explosion orgasmique éclate
à l'intérieur de son corps, cet élixir de jouvence parcourt prestement tous ses membres régénérés et la dopamine pénètre son cerveau ; une sensation de plénitude si inattendue lui laisse échapper
un cri de victoire fulgurant tandis qu'elle continue de courir.
Ils l'ont méchamment trahie et honteusement manipulée, pendant longtemps ; comme de vulgaires prédateurs, ils ont profité de sa naïveté et abusé de sa clémence, pendant trop longtemps,
pense-t-elle. Chaque jour, elle assistait à l’écœurant triomphe de leur règne délictueux sans méfiance. Leur mot d'ordre était de la protéger, mais ils l'avaient coupée du monde en l'arrachant
brutalement à son quotidien, ils l’avaient nourrie de médication narcotique pour la neutraliser, elle le comprend et sait désormais quelles étaient leurs réelles intentions. Séquestrée durant un
temps qui s'apparente à une éternité, elle a presque oublié ses souvenirs de l'existence de l'humanité, de la réalité maintenant offerte à sa vue. Alors, à présent en-dehors des murs au sein
desquels elle avait été retenue prisonnière pendant si longtemps et avait failli étouffer, elle redécouvre chaque détail du monde avec une passion fiévreuse et un émerveillement puéril, comme si
c'était la première fois qu'elle en discernait les contours et en respirait l'atmosphère.
Elle lève les yeux pour contempler les formes fantasmagoriques blanchâtres que les nuages dessinent dans le crépuscule de
l’azur, elle est fascinée par ces étranges figures chimériques qui semblent esquissées par des divinités sibyllines en quête de créativité. La clarté bleutée de la brume qui se déplie dans les
nuées prélude à un magnifique spectacle nocturne. Tout à coup, elle ne sait plus si c’est elle qui fait danser les cumulo-nimbus en accélérant ou le vent qui les transforme de son souffle
capricieux, en provoquant de cotonneuses collisions et de moelleuses fusions. Ces images incertaines brouillent sa raison, elle croit tant y découvrir des portraits patibulaires aux frimousses
exsangues qu’elle préfère détourner le regard.
Elle baisse la tête et repère en souriant de drôles de végétaux bordant le bitume sur lequel elle s'épuise depuis de longues minutes déjà. Alors qu'elle prend garde de ne pas les broyer sous ses
rapides enjambées, les tiges verdâtres oscillent fâcheusement sur son passage. Surplombées de pistils délicats aux pétales multicolores, la douce lumière du soleil couchant se réfléchit sur les
plantes et même de houleux balancements ne peuvent troubler cette communion rare des éléments naturels. Elle voudrait se baisser vers elles, en cueillir quelques unes, les porter à sa hauteur
puis les serrer contre elle, enfin sentir leur suaves fragrances tant de fois vainement matérialisées par ses sens devenus infirmes, mais cette contemplation florale empressée se paralyse
aussitôt. Une clameur rageusement vociférée lui parvient et trouble, en s'insinuant dans les méandres de son esprit torturé, ses charmantes pensées naissantes : c'est son prénom que, dans le
lointain, on martèle énergiquement.
"Ana ! Ana !"
Elle n'ose pas se retourner et, pour ne pas freiner son essor, se contente tout d'abord de contenir l'effroi qui dilate ses
pupilles et gonfle sa poitrine d'un lourd sanglot de découragement. Après cette échappée insoupçonnée par ses persécuteurs qui s'est révélée fructueuse, comment pourrait-elle retourner à sa
condition de recluse s’ils la rattrapaient ?
Elle avait toujours pensé qu’en franchissant les imposantes grilles de l’établissement, elle serait sauve : pour ce faire elle avait du se tenir amorphe les yeux vidés de toute émotion des heures
durant pour ne pas attirer l’attention, sombrement assise sur la couverture déchirée de son lit grinçant alors que son corps fourmillait d’impatience à l’élaboration de son plan. Elle avait
attendu patiemment tout le jour l’heure tardive du dîner pour agir et pendant que ses tortionnaires se repaissaient enfin allègrement, elle avait sorti du renfoncement en tissu de son
soutien-gorge l’objet d’un vol antérieur, la précieuse clef de son oubliette. Ils la pensaient déraisonnée et abrutie des suites des infâmes traitements qu’il lui infligeaient continuellement,
ils l’avaient cru soumise à leur aliénation démoniaque et songeaient avec une satisfaction égoïste qu’ils étaient parvenus jusque là à l’anesthésier complètement et la priver d’espérance.
Pourtant, elle avait discrètement subtilisé des indices de leur puissance en rêvant du jour où elle en ferait bon usage et elle avait traversé ce soir-là le couloir principal à pas feutrés, en
prenant soin d’esquiver les sentinelles qui rôdaient vicieusement, puis elle avait glissé furtivement sur les gravillons blancs dont était enduit le grand parc et s’était écorché la peau en
franchissant les murets de pierre qui la séparaient encore de l’entrée. Là, elle avait rampé avec agilité sous les barreaux de fer du monstrueux portail, creusant à l’aide de ses ongles dans le
gravier et enfonçant en de vifs soubresauts son maigre corps à ras du sol, aveuglée par la clarté du ciel, haletante, tant la retrouvaille avec un climat non artificiel lui brûlait la chair ;
ensuite prise d’une ultime impulsion, elle s’était engagée vers l’extérieur. Après avoir trébuché sur quelques mètres, abasourdie, elle s’était finalement jetée avec précipitation sur le chemin
goudronné qui s’ouvrait à elle et sa démarche s’était faite de plus en plus cadencée et déterminée pour laisser place à une course galopante.
Les réminiscences de son audacieux périple virevoltent dans les confins de son âme meurtrie et lui arrachent une larme. La
flamme de sa libération conditionnelle se consume à mesure que les hurlements se font plus proches, plus oppressants, plus porteurs de l’accostage qu‘elle redoute et qui lui sera peut-être fatal.
Ses membres fatiguent déjà, désaccoutumés d’une telle épreuve physique, des spasmes courbaturent ses cuisses et ses mollets sont tiraillés de toutes parts ; elle a si mal. Le liquide lacrymal qui
goutte de sa paupière endolorie est chassé par un bref revers de sa main.
Elle rumine cette époque d’ennui, de docilité et de honte qui a constitué sa vie auprès des scélérats qui la pourchassent actuellement comme du bétail, elle crache sur ses pairs qui ne sont pas
venus la libérer de cette emprise mielleuse et ce relent de haine inopiné lui donne la force supplémentaire et la confiance dont elle a besoin pour prolonger son sprint et persévérer dans sa
lutte acharnée pour sa délivrance.
Elle tente un regard en arrière mais le dénivellement de la chaussée lui cache ses adversaires. Elle scrute l’espace qu’elle avait précédemment jugé si accueillant à
la recherche d’un soutien, d’un refuge mais il n’y a personne aux alentours, aucun quidam ne traîne dans cet endroit reculé que les herbes folles envahissent presque intégralement, il n’y a
autour d’elle que ce ciel, ces fleurs et cette route ; cette route qui semble s’étendre à l’infini sur laquelle elle s’échine, cruelle interface entre son enfer et l’éden auquel elle aspire ;
cette route qui la torture, alors qu’elle se présumait près de son but, elle ne cesse de s’étirer et c’est comme si le trajet déjà parcouru par ses foulées harassantes n’en représentait qu’une
infime et insignifiante distance ; cette route qui absorbe ses dernières forces et reste impassible aux cavalcades intrépides de ses hôtes rivaux.
"Ana !"
Elle comprend que tout est perdu. On a agrippé vigoureusement son col et on tente de la bousculer. Ses pas s’emmêlent
rageusement, elle est saisie d’une ardente effervescence, son organisme en détresse se débat et se contorsionne d’un tel ondoiement pour échapper à l’insupportable rafle dont elle est de nouveau
victime que sa gesticulation en devient ridiculement comique.
Elle s’écroule à plat ventre, patraque, son minois vaseux est douloureusement éraflé par l’asphalte tandis que des ombres bruyantes s’agitent au-dessus d’elle. Sa main tremble encore sur le
terreau, elle se referme sur un fagotin de bouton d’or lorsque l’haleine d’une bouche chaude lui caresse furtivement l’oreille.
"Pourquoi vous-êtes
vous enfuie, Mademoiselle Chorète ?"
Son état semi-comateux l’empêche de crier sa peine et d’éructer la pléthore d’insultes qu’elle a sur le cœur depuis
longtemps envers eux. Elle reste silencieuse, elle a lâché ses armes et congédié ses envies de conquête du monde ordinaire dans sa dégringolade. Elle n’était peut-être pas encore prête,
considère-t-elle, en proie à d’amers regrets qui tenaillent sa poitrine et la rabaissent à sa morne condition. On jacte plus posément qu’à brûle-pourpoint maintenant que le désarroi a laissé
place à un calme relatif et que la brise de la nuit rafraîchit tranquillement les esprits. On entoure avec précaution d’un linge tiède son corps secoué de frissons et on rajuste ses
cheveux.
"Ramenez-là."
Elle sent qu’on la soulève et, entrouvrant chétivement un œil, admire une dernière fois l’impressionnant dôme céruléen qui
culmine tous les fragments de vie, dont les fragiles carcasses qu‘elle entend bruisser à proximité de la sienne. Elle est finalement bien plus à l’aise lovée dans ces bras tolérants que pieds-nus
laissée à elle-même sur ce chemin mais elle ne peut encore se l’avouer sans embarras. La blouse qui la recouvre laisse de temps à autre apercevoir l’écusson doré qui lui fait tant horreur mais
qu’elle partage néanmoins avec l’équipe médicale de l’hôpital psychiatrique qui marche à ses côtés, rassérénée.