Vendredi 6 juin 2008
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Ils ont foulé les sols de l'établissement depuis le début de leur scolarité. Ils évoquent ensemble aujourd'hui, en ce
dernier jour de cours, de poignants souvenirs, des manies professorales loufoques aux délires étudiants puériles, ils se rappellent, tendrement. Je suis au milieu d'eux comme une étrangère, cela
fait deux ans seulement que je suis entrée dans leur univers.
J'aimerai participer à leurs discussions et vivre leur émotion, alors même que la mienne inonde discrètement le creux de ma poitrine. Je voudrais leur dire combien je les apprécie, d'un amour
humain et attaché à leurs agissements quotidiens. Je voudrais leur dire combien ils me manqueront, combien j'aurai voulu parler avec eux, mieux les connaître sans oser pourtant sortir de mon
mutisme distingué durant toutes ces heures passées négligemment à leurs côtés.
Je ne partage pas leurs activités nocturnes enfumées, alcoolisées et prétendre m'associer à leurs quotidiens m'est difficile, je ne fais que les observer. Je m'en délecte. Je vis à
travers eux sans prendre de risques. Je m'esclaffe évidemment de temps en temps sur ce ton enjoué et hystérique qu'ils adoptent, je me tortille sur des talons, colle mon portable contre mon
oreille en tordant mon visage de manière occupée et, mimant un engoncement sous une vie sociale débordante, j'hume alors avec délice le parfum de l'adolescence chic et blasée. Avant de
retourner dans ma simplicité exemplaire qui me satisfait tant elle me rassure.
Mon parcours scolaire s'achève aujourd'hui. Sous des bruits de cris joyeux, ou tempétueux contre le directeur, des fumigènes colorés lançés ça et là qui excitent les plus jeunes, des jets
d'eau amicaux et surtout une chaleur humaine plus déchaînée que jamais. Des destins qui se séparent, des sourires qui ne se croiseront plus, je reste spectatrice de ces quelques
débordements amusants qui clôturent une période de ma vie, en immortalisant dans ma mémoire ces individus en liesse qui font d'une fête ce qui me brise le coeur.
Terminale.
Alors je mange pour oublier ma peine, caprice d'enfant abandonnée par ses pairs, je rôde autour du buffet disposé pour nous dans la cour par les Anciens en guise de bienvenue dans leur confrérie,
les yeux avides de combler le manque que je sens peu à peu déchirer mon corps. Mes mains plongent dans les saladiers, y arrachent avec une nonchalance feinte les aliments qui s'y trouvent,
j'ai alors à peine le temps de les poser dans ma vulgaire assiette en plastique qu'ils sont déjà engloutis et qu'il me faut repartir à l'assaut, encore, encore. Je repousse les
contacts physiques que j'abhorre en ces périodes d'insatiabilité vorace, je fuis les discussions des autres élèves, je ne fais que fixer ma nourriture pour ne pas croiser leurs
regards. Puis ma mastication se fait plus lente, fatiguée, mais la vue des desserts me trouble de nouveau. L'organisatrice n'a pas encore terminé de les couper en parts que j'en
saisis un échantillon de chaque, toujours en souriant dignement, jusqu'à ne plus avoir de place dans mon écuelle. Alors, je vais m'asseoir au milieu de la foule dans la plus quelconque normalité et
je déguste lentement, mélangeant les saveurs, me délectant du goût sucré et chocolaté qui se dégagent de cette matière granuleuse et esthétique qui se fond à ma salive. La lourdeur
qui m'étreint peu de temps après est si insupportable qu'elle me donne envie de m'étaler de honte à même le sol ; qu'ils me foulent tous de leurs démarches assurées et si
distinguées, eux qui conversent maintenant d'un air concerné et satisfait près de moi, tenant mollement les plats entre leurs doigts indifférents à la nourriture, ces mêmes qui déclineront de
nouvelles portions "Non merci, je n'ai plus faim" diront-ils d'une voix comblée et délicatement retenue, eux qui affichent une mine douceureuse en saisissant mon épaule "Tu as maigri, toi
dis-donc ! Attention, hein ?" ou grimaçante "C'est un peu calorique tout ça, non ?", eux qui jugent sans comprendre les heures passées à scruter les tableaux de valeurs caloriques des paquets
de féculents, les aurores sur la balance à se mordre les lèvres. Oui, qu'ils m'écrasent tous sous leur prétendue grandeur bienheureuse, je leur rendrai toute offense au centuple
tant ma colère gronde.
Mais eux aussi, que je décris précédemment comme des ennemis, parce qu'il fait bon se poser comme incomprise de temps en temps, eux aussi possédent avec peine et discrétion des troubles
semblables. Le but du jeu étant de faire croire l'inverse pour ne pas céder à la faiblesse de laisser les autres se gargariser de nos soucis, de nous plaindre en s'assurant supérieurs. Alors,
qui d'entre eux tombera le premier ? Lequel restera en finale avec et contre moi ?
Les sons synthétiques emplissent l'espace de leur fadeur mélodique vainement répétitive. Les talons des filles claquent, les boucles de leurs sacs crépitent, les verres d'alcool s'entrechoquent,
les chemises des garçons brillent sous les projecteurs, les mains se congratulent ou s'aventurent à la recherche de peaux ouatées, les bouches papillonnent en coeur et laissent échapper
rires et plaisanteries sans gêne, la jeunesse est ici deshinibée, et à la voir ainsi pomponnée et légère, on pourrait croire qu'elle est heureuse.
Mes oreilles bourdonnent encore et ces grésillements internes donnent à la chambre obscure une atmosphère surréaliste. La couette molletonnée recouvre nos deux organismes patraques mais elle valse
bientôt frénétiquement alors que nous nous échinons à nous donner du plaisir. Mes membres flottent psychédéliquement tant cette ambiance délicieusement feutrée est propice au relâchement, seul
le contact débridé et ardent de sa langue avec la mienne rappelle ma conscience.
Bientôt le bac. Les grandes vacances. Puis la vie étudiante dans le journalisme.
Prête ?
Publié dans : FantasMique
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